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LES PYRÉNÉES ET LA VICTOIRE

N° 146 - Janvier - Février 1919
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Avec ce numéro de début d’année 1919, année de paix enfin, nous terminons la visite du Bulletin Pyrénéen pendant la Grande guerre.

Mars 1918, début des bombardements de Paris par les Allemands.
En avril, le général Foch assure la direction stratégique des forces alliées.
Au mois de mai, début de la troisième offensive allemande au Chemin des Dames et en juillet une ultime offensive adverse en Champagne, mais à partir d’août alors que le général Foch a été fait maréchal de France, la coalition alliée ( française, britannique, américaine, canadienne, australienne) commence à ébranler les forces ennemies, en octobre la retraite allemande s’accélère.
Le 29 octobre, l’Allemagne demande l’armistice au président Wilson.
Dans le wagon stationné en forêt de Compiègne à Rethondes le 11 novembre 1918 la signature de l’Armistice est signée entre les alliés (le Général Maxime Weygand, le Maréchal Ferdinand Foch, Le capitaine Ernt Vanselow, l’Amiral Rosslyn Wemyss) et les allemands (Matthias Erzberger, le Comte Alfred von Obendorff).

Dans les Pyrénées comme dans tout le pays la période d’après-guerre est celle du deuil, mais pourtant il faut relancer l’activité, reconvertir une économie de guerre en économie de paix tout en faisant face à une grave pénurie de main-d’œuvre : cette guerre fut une véritable catastrophe démographique, le bilan rien que pour la France est très lourd : 1 450 000 morts, 3 à 4 millions de blessés, 600 000 veuves, 760 000 orphelins.

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11 novembre 1918. - Au moment où nous jetons en hâte quelques notes sur le papier, la nouvelle « officielle » de la signature de l’armistice n’est pas parvenue encore à Pau et dans la région ; mais la nouvelle « officieuse » est connue.
Le drame qui a bouleversé le monde pendant cinquante et un mois est terminé. Le cauchemar s’achève, et il prend fin, par la victoire la plus incontestée et la plus éclatante, dans une apothéose d’une splendeur incomparable qui doit aller toute entière à nos soldats, aux vivants et aux morts, car notre pensée ne les sépare pas ; elle aime, au contraire, à les réunir dans le même sentiment d’admiration et de respect.
Dans quelques instants vont sonner les cloches.
Qu’elles sonnent à toute volée ! Que dans toutes les communes, dans tous les hameaux de nos Pyrénées, partout où, dans les heures que la France vient de vivre, se montra plus que jamais l’âme de la patrie, leurs sonneries éclatantes, accompagnent la joie qui est en chacun de nous et qui est libre d’éclater enfin.
Sortez les drapeaux, tous les drapeaux, c’est la délivrance du monde et c’est la plus pure des gloires qui est sous leurs plis.
Et vous, Pyrénées, toutes en beauté et qui avez la majesté des siècles, illuminez-vous de tous les feux que le soleil jette à profusion sur vous, afin d’attester que la date du 11 novembre 1918 est l’une des plus grande dans l’histoire du monde.

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Est-ce une illusion ? Il semble à chacun de nous que jamais nos montagnes n’ont été aussi riantes. C’est que, plus encore que le soleil d’un splendide automne, la victoire, qui inonde nos pensées et nos âmes, fait que nous les contemplons comme il ne nous a été plus donné de le faire depuis longtemps déjà. Plus de quatre années de guerre, en effet, où ni les tristesses ni les deuils ne nous furent épargnés, où le doute ne nous effleura jamais, mais où la lassitude se montra parfois, parurent un siècle qui ne devait jamais finir.
Mais les heures, longues et douloureuses, sont terminées comme est terminé le mauvais rêve. Tout est aujourd’hui à l’enthousiasme et à la douceur de vivre.
Sur nos têtes, le ciel de Pau paraît plus bleu encore, tenant, avec une mesure tout en délicatesse, le juste milieu entre le bleu profond qui encadre l’Alhambra de Grenade et le bleu méditerranéen. Regardez et dites moi si le « Bet Céu de Pau », que nulle part ailleurs vous ne trouvez, n’est pas soyeux et léger comme un pavillon de fête dont le bleu s’harmonise avec l’azur dans lequel se déroulent ses plis ?
Au-dessous, comme une toile de fond, le panorama de nos montagnes couvertes de neige, à la foi robustes et toutes en dentelles, forme une ondulation dans laquelle se rencontrent toutes les teintes d’une nature apaisée, depuis l’or clair, le bronze roux et le safran jusqu’au vert sombre. Et l’on se plait à songer, pendant que le regard contemple, au mot d’Henry Russell : « C’est un paysage harmonieux et pastoral ; c’est virgilien et c’est l’image de la paix. »
Au pied de la terrasse, appelée le grand balcon des Pyrénées, dans la vallée enchantée, parsemée de villages blottis dans les arbres, apparaissent les clochers blancs, et leurs cloches se répondent pendant que le gave fait entendre un murmure chantant comme s’il tenait lui aussi à participer à la joie qui va de la ville à la vallée et de la vallée à la montagne.

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La nouvelle de la signature de l’armistice est officielle. Les drapeaux sont arborés, et les beffrois de Saint-Martin et de Saint-Jacques lancent vers le ciel leur carillon d’allégresse qui est le premier chant de la victoire. C’est l’heure de la paix qui s’approche et va descendre sur le monde. Heure bénie où les rivalités disparaissent, où l’on se sent meilleur comme si un monde nouveau allait surgir.
Cloches sonnez et que, portés par l’élan qui s’échappe de nos cœurs, vos sons s’élèvent jusqu’à Dieu.
 
Mais combien notre joie eut été plus grande si notre pensée, se voilant de tristesse n’allait, hélas ! aux êtres aimés, victimes de la guerre, que Dieu a rappelés à lui. Ils sont tombés pour la grande des causes ; mais notre âme est partagée entre la reconnaissance infinie que nous leur devons et la douleur de ne pas les voir dans le triomphe qui fut leur œuvre.
Cloches sonnez. Sonnez pour nos grands morts.

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15 Novembre. - Dominant le monde, voici qu’une voix puissante se fait entendre. Elle retentissait, au plus fort de la lutte alors que les heures angoissantes s’écoulaient trop lentement au grès de chacun de nous. Nous l’avons entendue, comme l’appel du clairon réveillant les énergies. Elle nous criait sa confiance dans la victoire et sa foi dans les destinées immortelles de la patrie. Et la voici aujourd’hui, annonciatrice d’une incomparable aurore, nous parlant d’union, de solidarité, afin que notre victoire ne soit pas inutile et que la France soit prête pout l’œuvre féconde de la paix.
Nous relisons ce discours de M. Clémenceau dont chaque phrase a une incomparable portée :
« Je demande aux Assemblées de la République française de se préparer déjà dans leur pensée au travail qui s’imposera, et ne sera pas moins redoutable que le problème de la guerre.
Il est beau, pour un homme, un jour de bataille, de rassembler ses énergies en un acte d’héroïsme, et de se jeter au-devant de la mitraille.
Cet homme est honoré des générations futures. Mais il y a aussi le poilu de la paix, devant qui les plus graves problèmes se posent.
Nous avons tous commis des erreurs ; nous en commettrons encore. Mais il ne faut pas en commettre trop, ni trop longtemps.
Il faut nous affranchir de nos vieilles habitudes d’esprit, qui ont fait de nous un peuple prompt à s’enflammer pout un idéal, idéal admirable, mais que nous n’atteindrons jamais, pas plus que nous n’atteignons les astres qui éclairent le ciel.
Il faut accomplir un effort sur nous-mêmes pour qu’après avoir été dignes dans la guerre, nous nous montrions dignes de la paix.

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Il faut que l’alliance dans la guerre soit suivie de l’indéfectible alliance dans la paix.
Solidarité avec nos Alliés et puis, permettez-moi de le dire, solidarité française !
Ah ! Comme nous nous sommes bien haïs, détestés, exécrés les uns les autres, et combien nous avons été heureux de nous retrouver frères et amis en ces jours terribles !
Grâce à cette consolation, nous avons tout supporté, ceux de droite, ceux de gauche, ceux du centre, il n’y avait plus que des Français.
Messieurs, il faut que cela demeure. Chacun gardera son idéal car nous sommes un pays d’idéal, et nous avons payé d’assez de souffrances, le droit d’être appelé quelques fois les conducteurs de l’humanité. »
 
Après avoir médité ces paroles, je me suis abandonné à rêver. Je promenais mon regard sur la chaîne des nos Pyrénées, sur ce sublime tableau de notre beau pays de France, et je pensais en effet combien il est nécessaire d’accomplir cet effort demandé.
Chaque jour que nous perdons, chaque heure qui s’écoule sans que rien d’utile n’ait été accompli, constitue autant de fautes que nul n’a plus le droit de commettre.
N’attendons pas à demain. Mettons-nous tous au travail dans notre spécialité et dans notre sphère. Et c’est notre devoir à nous, dans ce « Bulletin » qui est l’organe officiel, le trait d’union de toutes les sociétés pyrénéistes, d’aider à la réorganisation du pyrénéisme qui contribuera à la régénération de la France.
Le devoir ne nous commande-t-il pas d’être dignes de nos grands chefs qui furent des Pyrénéens et des pyrénéistes et à la gloire desquels un monument devra être élevé sur l’une des plus hautes de nos cimes ?
La gloire veut que demeure sur les hauteurs éternelles le souvenir de Foch, le bigourdan du Vignemale ; de Joffre, le catalan du Canigou. Que ce souvenir soit placé là où, seuls, planent les aigles. Et associons à la même gloire Gallieni qui, de sa maison natale, contemplait le beau décors de Vénasque, Castelnau dont le nom a les sonorités des clairons triomphants, nos poilus enfin des Pyrénées qui là-bas, dans les vallons d’Alsace, entonnent en ce moment les refrains des chansons de Despourrins.
Oui, nos pyrénéens ont bien mérité de la patrie. Que nos efforts tendent à les glorifier. Eux, de leur côté, donneront une impulsion nouvelle à notre organisme fédératif.
Je viens aujourd’hui, en vue de cette œuvre, dans ce premier numéro de l’année 1919 - année bénie de la paix si longtemps attendue - après avoir salué l’ère nouvelle aux larges espoirs, je viens adresser un appel à toute nos sociétés. Qu’elles reprennent leur activité féconde et que, plus que jamais, l’union sacrée soit maintenue entre elles, car c’est ainsi seulement que pourront être accomplies, en faveur de nos Pyrénées, de belles et de grandes choses.
Amis, préparons-nous à recevoir nos héros, nos poilus pyrénéens, enfants de nos vallées et de nos montagnes qui, au fond des tranchées, songeaient entre deux batailles au pays aimé.
 
Montagnes, Pyrénées vous étiez leurs amours.
 
Que de lettres émouvantes par les souvenirs qu’elles évoquaient, par la douce vision d’autrefois, n’ai-je pas reçues, d’eux ! Ces lettres étaient la parure de notre « Bulletin ». Elles venaient du Mont Saint-Éloi et de la cote 165 à Notre-Dame-de-Lorette ; du Mont des Allieux, au sud de Vauquois ; de Mont-sous-les - Côtes qui dominait la tranchée de Calonne ; du col de la Schlucht, de la crête du Linge, de l’Hartmanweillerskopf et du fameux Reichaker Kopf, du mont Gruppa, des monts des Balkans et des monts d’Albanie, des Karpathes et du Mont des Oliviers où nos soldats songeaient à la mort de Jésus.
J’ai relu toutes ces lettres d’amis bien chers qui portaient si haut le nom de la France.
Et tous me parlaient des Pyrénées comme on parle de ce que l’on aime le plus au monde.
Que nos Pyrénées se parent donc pour recevoir bientôt les plus grands, les plus fidèles et les meilleurs de leurs enfants.

Alphonse MEILLON

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NOS MORTS NOS HÉROS

PAGES DE GLOIRE DU PYRÉNÉISME

IN MEMORIAN.

Le livre de gloire et de deuil est fini ; la dernière page de sang et d’or est écrite. La liste de nos collègues, de nos amis qui dorment de leur dernier sommeil sous les boues glacées de la Somme, au pied de quelque chêne d’Argonne tendant vers le ciel la croix immense de ses branches mutilées, dans un trou d’obus à Verdun ou à l’ombre des Vosges, la liste tragique, l’horrible liste est enfin close !
Dans la lumineuse paix à l’aube de laquelle leur sacrifice héroïque a fait briller la Victoire, il nous faudra poursuivre, en souvenir d’eux, leur œuvre d’avant la guerre, répandre cet amour de la petite patrie qu’ils avaient au cœur et qui leur fit tant aimer la grande, ce culte de la montagne pyrénéenne qui fut la dure école où ils apprirent à mépriser le danger et a si bien mourir.
Aux jeunes qui ne les auront pas connus, nous devrons dire combien ils étaient grands, combien ils étaient forts, combien ils étaient enthousiastes, combien nous les aimions parce qu’ils étaient les meilleurs d’entre nous.
Enfin, surtout, pour quelques uns, pour ceux qui les ont le mieux connus, qui les ont le plus aimés, qui ont été les compagnons de leur trop courte vie pyrénéiste, il y aura un suprême devoir à remplir. Quand nous reviendrons au milieu des sites qu’ils ont préférés, il faudra les faire revivre dans nos cœurs. Le soir, à voix basse, quand auprès des tentes la flamme déclinante du foyer de campement vacillera comme le cierge d’une veillée funèbre, quand leur voix se mêlera aux murmures nocturnes de la forêt, quand dans l’ombre fantastique des pins se dessineront leurs attitudes et leurs gestes familiers, il nous faudra longuement, pieusement causer d’eux comme si nous les avions quittés hier, comme si nous devions les revoir demain…
Il ne faut pas que dans leurs Pyrénées ces morts soient tout à fait morts !

L.L.B.






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