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PYRÉNÉISME ET PATRIOTISME

En cette année 1915, les évolutions techniques font que la guerre entre dans une phase nouvelle. En mars un dirigeable bombarde Paris ce qui a pour effet de terroriser les citadins, puis c’est le début de la guerre sous marine, enfin une autre triste innovation apparaît : les gaz asphyxiants. À l’arrière du front toutes les forces vives de la nation, toutes les intelligences, toutes les volontés s’unissent dans un commun effort.


 

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Bulletin n° 130 - Juillet - Août 1915
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Il y a quelques mois encore, mais combien longs, le Bulletin Pyrénéen comptait au nombre de ses amis, collaborateurs ou lecteurs, une foule de Pyrénéistes convaincus et actifs dont les noms restent dans toutes les mémoires, hélas ! aujourd’hui attristées.
Car où sont la plupart des pionniers et les hérauts d’antan, qui proclamaient à haute et sincère voix la glorieuse splendeur de nos monts ? Bien loin, par là-bas, à l’opposé de la frontière méridionale. C’est dans les Flandres, en Argonne ou dans les Vosges, sinon aux Dardanelles, qu’il faudrait aller les chercher avec quelque chance de retrouver ceux qui n’ont pas déjà disparus dans le tourbillon meurtrier. Les survivants - fasse le ciel qu’ils nous reviennent bientôt - sont au feu où les a appelés la grande guerre, sur le front où ils sont allés remplir le plus sacré, le plus beau mais le plus terrible aussi des devoirs, dans l’oubli de tout ce qui fut ici leurs plus chères amours.
L’oubli complet ? Non pas. Des frontières du Nord ou de l’Est où ils se battent depuis des mois, que de fois leur pensée a dû s’envoler, entre deux alertes sanglantes, vers les cimes ensoleillées de la montagne qu’ils quittèrent brusquement, brutalement, à pareille époque ! Avec quelle mélancolie ils ont dû, dans leurs tranchées, laisser s’égarer leur rêverie dans le souvenir déjà lointain du pays tant aimé et de la tâche, autrefois entreprise, de le faire aimer ! Combien de soirs de bataille, dans l’atmosphère empestée des champs de carnage, n’ont-ils pas cru sentir la brise fraîche de Gascogne leur apporter un parfum délicieux, venu des vallons pyrénéens !
Loin de jeter le découragement dans leur âme héroïque, cette douce illusion de leurs sens leur fut un réconfort ; et c’est avec plus de résolution dans le regard, plus de vigueur dans les bras, qu’ils s’éveillaient à la dure réalité en entendant le clairon français sonner la charge nouvelle. C’est pour avoir la certitude de revoir un jour leurs montagnes, qu’ils marchaient au-devant de l’ennemi ; c’est pour avoir le droit de les aimer davantage après les avoir libérées de toute inquiétude, de toute menace, qu’ils bravaient la mort afin de mieux mériter de vivre.
Si, parfois, quelque soucis se mêlait à leur rêve glorieux, ce fût en se demandant ce qu’en leur absence devenait l’œuvre inachevée à laquelle ils avaient, avant la guerre, consacré leurs forces et leurs talents. Ce souci-là, le seul qu’ils connaissent , est légitime. Que diraient les jeunes et vigoureux montagnards partis pour le front, le jour où, regagnant leurs foyers et croyant y trouver le repos bien gagné, ils trouveraient leur maison paternelle délabrée, leurs champs en friche et leurs troupeaux décimés par l’incurie des gens de l’arrière ? Que penseraient les esprits d’élite qui avaient préparé la voix de l’avenir, d’un avenir magnifique d’espoirs, si au retour ils constataient qu’on a laissé péricliter l’œuvre de prospérité que la guerre les a contraints d’abandonner ? Ils s’indigneraient avec raison et n’auraient que mépris, pour ne pas dire haine, pour tous ceux qui auraient de la sorte trahi leur confiance.
Cette tâche qu’ils n’ont pu mener à bonne fin avant de s’en aller remplir leur devoir de bon Français, c’est à ceux de l’arrière qu’il appartient de la poursuivre ; à tous ceux que leur âge ou leurs infirmités privent de l’honneur de porter les armes contre l’ennemi, il reste un autre devoir non moins important, non moins urgent : celui de continuer ce qu’ont commencé les autres. La victoire de nos armes est, certes, une question capitale pour nous tous ; celle de nos industries nationales n’est pas moins indispensable et la nécessité de veiller à leur progrès se fera sentir impérieusement lorsque nos soldats auront remporté la première. Mais ce n’est pas à ce moment-là qu’il faudra s’en préoccuper ; c’est dès maintenant, sans perdre un instant, sans négliger un seul moyen de l’assurer, qu’il convient à chacun d’y travailler dans la mesure de ses forces - et même un peu au-delà.
De même que l’on a vu des femmes prendre en main la charrue pour labourer les champs désertés par les hommes mobilisés, il faut aussi que toutes les forces vives de la nation, toutes les intelligences, toutes les volontés s’unissent dans un commun effort pour sauver d’un ralentissement fatal la marche prospère de nos stations pyrénéennes. Et cela, au prix de tous les sacrifices personnels, si durs qu’ils puissent sembler : il faut qu’à l’arrière, comme sur le front, chacun devienne un poilu digne de serrer la main des héros qui se battent pour l’honneur et le bonheur communs.
Disons nous bien que cette certitude de savoir leur tâche en bonnes mains, consciencieusement accomplie par leurs frères, sera le meilleur encouragement pour nos combattants. Ils ne se battront que mieux, ils n’en gagneront que plus alertement des batailles, ils n’en remporteront que plus tôt la victoire décisive, en songeant que, leur devoir terminé, ils pourront rentrer au pays avec l’assurance d’y goûter un repos d’autant plus complet que nous leur auront d’autant mieux conservé au foyer les avantages précédemment acquis par leur labeur obstiné, et que nous aurons plus activement préparé des progrès qu’ils se promettent de réaliser après la paix.
À l’œuvre donc, toutes et tous ! L’héroïsme civil, pour être moins brillant que l’héroïsme militaire, a aussi son prix. Il n’y a de vraiment inutiles, à cette heure, que ceux qui veulent l’être par leur inertie coupable. Préparons à nos héros des retours triomphants ; et quand ils seront là, auprès de nous, joyeux et fiers de leurs succès chèrement achetés, que chacun puisse dire aux siens en leur tendant sa main loyale :
« Vous avez bien travaillé ; voyez ce que nous avons fait. Tandis que vous versiez votre sang pour la grande Patrie, nous n’avons pas ménagé nos peines pour la petite : ensemble, nous avons remporté la Victoire, d’un bout à l’autre du pays, sur les frontières indemnes comme sur celles que vous défendiez. Nous sommes dignes de vous, et vous pouvez vous asseoir sans répugnance à notre table, à la place d’honneur que nous avons réservée aux glorieux enfants de la province Pyrénéenne, fille elle-même de la France éternelle, à la grandeur de laquelle nous avons tous travaillé et travaillerons toujours. »
Voilà ce qu’il faut, d’ores et déjà, faire savoir à tous nos poilus pour rasséréner leur âme et accroître leur courage. Voilà ce qu’il faut, surtout, accomplir coûte que coûte. Car il ne s’agit pas d’une vaine promesse destinée à les enflammer, mais qu’on tarde à remplir : c’est un devoir sacré pour les Pyrénéistes de ne pas faillir à un engagement qui sera leur meilleur titre à la reconnaissance des combattants. Il sera temps, plus tard, de songer à fêter la gloire des uns , à célébrer la mémoire des autres, en inscrivant au Livre d’Or du pyrénéisme actif les noms de ceux qui auront bien mérité du pays et de la montagne.

V. DUFAURET






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