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LA CONQUÊTE DES PYRÉNÉES
Par les Touristes Allemands

En ce début d’année 1915, alors que la guerre d’usure se prolonge sur un front qui s’étend du nord de la France jusqu’à la Suisse, commence l’opération des Dardanelles dans laquelle des troupes françaises, britanniques, australiennes et néo-zélandaises sont impliquées.


 
 
 

Bulletin Pyrénéen n° 127 - Janvier - Février 1915

Ils sont venus aux Pyrénées, les Boches. Oh ! Pas en gros bataillons, sans fifres ni tambours. Et bien leur en a pris, car leurs « maüsers » et leur « kolossal » 420 auraient trouvé chez les Pyrénéens un accueil énergique !
Ils sont venus en touristes. - En espions, nous explique le dernier Bulletin Pyrénéen. Naguère, pareille affirmation nous aurait paru prodigieusement invraisemblable, d’un comique de mauvais goût. Mais, depuis cinq mois, ces gens-là ont réalisé les plus scandaleuses invraisemblances et ils nous ont prouvé qu’en tout vrai Boche il y a l’étoffe d’un espion.
Donc, sur nos jolies montagnes, quelques Boches ont jeté leur dévolu. Ils s’appellent Künne, Endell, Schmidt, Bertram, etc. Ils ont fait de l’entrainement dans les Alpes. Ils ont acheté les récentes publications pyrénéistes. Ils se sont renseignés sur les possibilités d’itinéraires. Puis, armés de piolets, de cordes, de crampons, ils se sont élancés pour « l’attaque brusquée ».
Programme, exécution, bilan nullement dénués d’intérêt : Monts-Maudits, Pic de Tuquerouye, Mont-Perdu, Vignemale, Marmuré, Pallas par les arêtes S. O. et S. E., Pic du Midi d’Ossau, une bonne série. Sans méfiance, amateurs de beau sport, les pyrénéistes aussitôt d’applaudir, car ces Allemands sont des gaillards, dignes des équipes de solides grimpeurs qui, chaque année, font leur cueillette de grands pics.
Mais nos Boches sont des Boches, représentants de la race élue, surhommes prédestinés à l’universelle domination. Sur chaque proéminence, piédestal que la nature a fait exprès pour eux, ils prennent des attitudes de matamores :

« Paraissez, Béarnais, Anglais et Castillans
   Et tout ce que la France a produit de vaillants !

Sur cette cime qui a l’honneur de nous porter, sur cette arête que nous avons gravie, nous sommes les PREMIERS. Les montagnards qui auraient osé y venir avant nous ne comptent pas. Deutschland über alles ! À nous, les Pyrénées ! »
C’est ainsi qu’avant d’annexer la Belgique, sublime martyre de leur cupidité, les Boches avaient entrepris d’annexer à leur gloire nos gracieuses aiguilles, dressées dans l’éblouissement du ciel gallo-ibérique.
Font-ils le Marmuré ? C’est la PREMIÈRE montée du couloir occidental de la brêche Latour, couloir déjà descendu par des Français. C’est la PREMIÈRE ascension du pic par des Allemands. C’est la PREMIÈRE tentative sur une arête, qu’ils ne peuvent d’ailleurs pas suivre. C’est la PREMIÈRE descente dans le casse-cou d’un précipice où, fourvoyés, ils se livrent à des rappels de corde intempestifs [1] .

— À ce compte, me souffle Le Bondidier, ne faudrait-il pas encore mentionner comme descente nouvelle l’involontaire dégringolade du tirailleur algérien Louis Pein, sur les parois du Marmuré ? Que dis-je, la plus sensationnelle « première » serait, en même temps, une dernière pour son auteur, se jetant à corps perdu dans un des étourdissants abîmes dont cette fière cime est le nœud !
Et le même Le Bondidier en aurait long à dire sur l’obstination de nos Lohengrin à revendiquer la PREMIÈRE traversée du col Maudit.
À grand renfort de cordes, viennent-ils à bout de pitons secondaires, comme, entre Aspe et Ossau, le rocher de Ronglet, celui de la Ténèbre et le renflement culminant du chaînon de Lasserous ? À cor et à cri, ces « intellectuels », façonnés par l’incomparable kultur, célèbrent leurs gestes épiques. Dans les revues spéciales, avec tirages à part, ils mènent un tintamarre triomphal [2] . Pensez donc, trois PREMIÈRES, trois prises de possession par la race d’élite, trois victoires de plus sur la liste qui compte Saint-Privat et Sedan !
L’année suivante (1911), je visite ces trois sommets. Celui de la Ténèbre, le seul intéressant au point de vue sportif, s’enlève en vingt minutes. J’interroge chasseurs et bergers. Il y a plus de trente ans, se rappellent-ils, Guiraute, d’Accous, escalada, par la vertigineuse dalle N.E., l’obélisque de la Ténèbre, obélisque également gravi par le guide Toussaint Sainmartin, d’Eaux-Chaudes, puis, en juillet 1906, par Lalanne, de Borce, et Minvielle de Cette-Eygun. Et lorsque, à mes amis les pâtres, je conte la vantardise de nos Boches d’avoir fait la PREMIÈRE (erste Ersteigung) du Ronglet et du Lasserous, ils éclatent de rire. De temps immémorial, ces arêtes furent un but de promenade pour tous les chasseurs du pays, sans parler des touristes aussi multiples que discrets. Fringants isards et brebis pacifiques s’y donnent chaque jour rendez-vous. La ruée des conquérants Boches n’enfonça qu’une porte ouverte.
Moins amusant que son compère de Tarascon, le Tartarin de Berlin est, hélas ! Plus méchant et plus dangereux. S’il n’avait que l’inoffensive manie de se proclamer plus fort que Russell, que Brulle et que Castagné, nous pourrions en sourire. Mais, dans tous les domaines,

Ses pareils à deux fois ne se font pas connaître
Et pour leurs coups d’essai VEULENT des coups de maître.

Voilà pourquoi, tandis que les pyrénéistes aimaient la montagne pour son charme, nos Boches cherchaient, sur nos lumineux campaniles, la grotesque satisfaction d’un amour-propre national. Voilà pourquoi, à l’heure où les nations humanitaires s’efforçaient de s’unir par une législation de la paix, ces Boches méditaient de se montrer plus forts que Napoléon et plus terribles qu’Attila.
Amis de la Montagne, élevés par elle au-dessus des petitesses, des haines et des querelles d’ici-bas, habitués à considérer comme une famille la tribu des grimpeurs, nous sommes désorientés et révoltés par la guerre abominable où nous a engagés cette criminelle infatuation. Et nous sommes bien résolus à abattre, coûte que coûte, les prétentions insupportables de ces parvenus de l’Europe. Grâce au génie de nos stratèges, à l’héroïsme de nos « poilus », à notre volonté unanime, cette idolâtrie stupide de la force, de l’ogre Vaterland , sera supplantée par l’évangile de la fraternité ; dans le concert des nations, le Boche, humilié, sera mis à sa place.
En attendant, membres de Sociétés pyrénéistes, nous ne pouvons pas oublier que, dans les listes funèbres des victimes de l’alpinisme, l’Allemagne vient en tête, que l’Autriche fut la patrie du Zigmondi de la Meije et que nos ennemis nous ont donné l’exemple par leur ardeur à fréquenter les cimes. Quand donc le Club Alpin Français, association patriotique s’il en fût, comptera-t-il, comme le leur, plus de 100.000 adhérents ?...
Quoiqu’il en soit, notre victoire imposera la paix. Mais, pour que cette paix soit définitive, souhaitons que les barbares, aujourd’hui déchaînés, finissent par comprendre la grande voix de la Montagne. L’entendez-vous, cette voix profonde qui sort des torrents, des forêts, des rafales et des avalanches ? L’entendez-vous, suave ou terrible, s’élevant sous le ciel, répercutée de glacier en glacier, franchissant les espaces, survolant les frontières, dominant le fracas des canons et les cris d’agonie ? Aux mortels touchés par sa vertu magique, la Montagne clame sans cesse : « Pygmées d’un jour honorés d’une âme raisonnable et sensible, bannissez toute pose, tout ridicule, toute forfanterie ; soyez courageux avec simplicité ; vivez, et, s’il le faut, mourez pour le vrai, pour le juste ; libérez-vous de la tyrannie des Césars et de celle d’un orgueil pitoyable ; sentez-vous égaux, solidaires les uns des autres ; faites du genre humain une immense cordée unie contre crevasses et tempêtes ; et, tous ensemble, d’un généreux effort, haussez-vous vers les cimes radieuses de l’idéal social, de la beauté morale, élargissez votre vision jusqu’aux prestigieux horizons de la fraternité universelle. »

1. - Cf. Au Pays des Isards, Un Grand Pic : le Marmuré ou Balaïtous, par un des cinq frères Cadier. Vient de paraître. En vente à Izarda, Osse par Bedous (B.P.) ; à l’Agence Centrale Paul Touzaa 4, rue St-Louis, à Pau ; à la librairie Baylac (Goudard, successeur), à Tarbes.
2. - Mitteilungen des Deutschen und Osterreichischen Alpenvereins, n° 835 et 837 ; A kademischer Alpen Verein, Berlin VII Jahresbericht 1910 ; Sonderabdruck aus der Zeitschrift des D. u O. Alpenvereins. Que sais-je encore ?

George CADIER.






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