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LES PYRÉNÉES DU TRIOMPHE
Bulletin Pyrénéen n° 127—Janvier-Février 1915

... Sur le front des hostilités, dans cet épouvantable carnage, pour noël 1914 quelques épisodes à caractère humaniste sont observés, … débute l’année 1915, à la guerre de mouvement d’août à octobre 1914, succède une guerre de position, chaque camp rassemble ses ressources en vue d’une guerre longue, février est le début de la guerre sous-marine, puis c’est la bataille de Champagne ...

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LES PYRÉNÉES DU TRIOMPHE

En longue muraille délicatement festonnée, en muraille d’albâtre translucide, sur le bleu profond de l’horizon méridional, les Pyrénées s’érigent, précieuses divinement.
Ô combien délaissées à présent ! Les jeunes et hardis grimpeurs qui les gravissaient naguère ont un autre champ d’action, impérieux et noble, ailleurs, dans le Nord-Est.
Même ceux qui sont retenus ici, ne les regardent plus qu’à la dérobée. Les pensées vont tout là-bas, vers le grand noir, où la bataille fait rage ; où crépitent sinistrement les mitrailleuses ; où détonnent, par terrifiantes rafales, les délétères obus explosifs. Il semble qu’on ose plus, en ces heures graves, jouir de cette fête des yeux que les montagnes offrent superbement.
Certes, il y a un siècle, on combattait un peu partout, d’un bout à l’autre de la chaîne frontière pyrénéenne. Mais alors, l’engagement était courtois, la guerre chevaleresque. Les boulets ronflaient sonores ; les balles sifflaient gentiment ; et c’était une joie d’être frappé, armes étincelant au soleil, en bel uniforme chamarré, et panache au vent.
Vite du reste, on s’apprécia mutuellement, et les adversaires devinrent des amis, pour toujours.

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Pourtant, elles n’ont pas oublié leurs fervents, les maternelles Pyrénées. Elles ne cessent point de veiller sur eux ; elles sont très lointaines, à des centaines de kilomètres en arrière ; invisibles, mais tangibles pour ainsi parler, par les radiations spéciales qu’elles émettent, par les vibrations particulières qu’elles lancent à travers l’espace ; - les Pyrénées, antennes prodigieuses, à puissante sphère d’influence morale !
Et tel, qui repose dans les tranchées, a ses rêves peuplés de simulacres calmants. Il ne songe plus à un pic déterminé, à une ascension préférée ; les sommets se fondent, pour lui, en un tout chimérique, en un massif de Conte de Fées, où s’amalgament tous les spectacles déjà admirés dans des lieux divers, où se mêlent toutes les pures émotions déjà ressenties dans des circonstances variables. En lui s’insinue le délicieux apaisement de jadis, durant les haltes nocturnes, dans le silence des silences, sous les palpitations des lueurs stellaires.
Et tel, qui court au combat, retrouve dans la griserie de l’assaut, l’exaltation d’antan, lors des durs corps à corps avec la neige perfide ou le rocher mauvais.
Et tel, qui tombe face à l’ennemi, éprouve, à l’instant dernier, cette brusque et suprême certitude qu’il ne sombrera pas dans l’oubli ; cette caressante consolation que son héroïsme sera d’impérissable mémoire dans les fastes de l’histoire.
Ainsi se manifeste l’âme impassible et aimante de la montagne, dispensatrice de sérénité et d’audace !

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Donc, luttez de toutes vos forces, camarades pyrénéens ; luttez hardiment et gaîment, à la Française.
Vous Basques, Béarnais et Bigourdans, vous autochtones des hauts bassins des Nestes et des Garonnes, vous Ariégeois, Audois et Catalans…, vous tous qui répondîtes à l’appel de la patrie en danger, luttez sans défaillance, en ces heures atrocement magnifiques ; et portez un défi joyeux et hautin à la mort.
Ils sont là, comme un absolu palladium pour chacun de vous, vos monts de prédilection, élégants et cambrés ainsi que des cadets de Gascogne : Anie, Ossau, Bat-Laëtouse, Vignemale, Marboré, Perdu, Munia, Long, Lustou, Gours-Blancs, Crabioules, Perdighero, Maupas, Maubermé, Valier, Calm, Estats, Serrère, Rulle, Pédroux, Carlitte, Puigmal, Canigou, et mille autres géants formant les bataillons sans peur et sans reproche.
Inspirez-vous de leur fière attitude, des forts enseignements qu’ils vous inculquèrent : faites votre plein devoir, jusqu’au sacrifice, pour notre douce France libre et agrandie.
Et lorsque, tout frissonnants encore de bravoure, vous serez de retour au pays natal, vous y recevrez la glorification exquise et splendide de vos énergies.

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Déjà, sans vous en douter peut être, vous subissez à distance le réconfort mystérieux de bien des pensées féminines qui s’envolent vers vous, et qui vous frôlent avec un charme furtif.
Oui, sachez-le bien, les gentes ascensionnistes des Pyrénées, les Lycéennes de Toulouse, les Collégiennes de Perpignan et de Tarbes, toutes celles que vous guidâtes dans ces caravanes scolaires restées fameuses, vous gardent une place d’élection au fond de leur cœur juvénile. Elles craignent, elles prient, elles espèrent.
Aussi bien, à l’instar des canéphores de la Grèce antique, elles se préparent à vous fêter extraordinairement. Fleurs vivantes elles-mêmes, au parfum virginal, elles tresseront en couronnes les fleurs sauvages des hauts versants, rhododendrons rouges, lys blancs, gentianes bleues.
À Tarbes, la métropole guerrière de l’artillerie, la ville des illustres canons de 75, et des projectiles d’acier se fragmentant en cyclone, les petites excursionnistes, assortissent déjà les couleurs des oriflammes des nations alliées à la France, pour les déferler en grand pavois, lors de la caravane prochaine du triomphe, qui parcourra la voie sacrée de Gavarnie.
Alors, si quelqu’un manque à l’appel, on exaltera ses vertus avec une tristesse courte et sans trop de mélancolique regret, parce que son image ne vieillira jamais, auréolée d’un éternel éblouissement de jeunesse. Et les vainqueurs présents, repris par la passion de la montagne, auront l’âme soulevée comme par une orgueilleuse vague d’allégresse.
Ce pendant qu’en longue muraille délicatement festonnée, en muraille polychrome, sur le bleu somptueux de l’horizon méridional, les Pyrénées s’érigeront, divinement triomphales !

E. RAYSSÉ,

Président de la section de Tarbes du C.A.F .






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